L'EGYPTE DE LEHNERT & LANDROCK 

(1924 - 1930)

 


Magasin Lehnert & Landrock au Caire avec la silhouette de Jenny Lehnert
© copyright Lehnert & Landrock, Cairo
(reproduction interdite)

 



Quand ils arrivent au Caire en 1924, Lehnert et Landrock choisissent chacun d'habiter avec sa famille dans une maison de la ville d'Héliopolis que le baron Empain a fait surgir du désert au début du siècle. Cela en est donc fini des palais tunisiens et en dit déjà assez long sur le contraste entre les années tunisiennes et la période égyptienne. Il est vrai qu'à Tunis les deux amis menaient la vie insouciante de célibataires tandis qu'au Caire ils ont chacun la responsabilité d'un foyer qu'ils préfèrent installer dans un confort moderne, dédaignant l'exotisme de la vieille ville, par ailleurs dans un état lamentable. Arrivant avec un stock important d'images qu'ils ont commandées chez trois fournisseurs allemands avant leur départ, ils ouvrent d'abord un magasin en gros rue Maghrabi. Leur première tâche est donc d'organiser un réseau de revendeurs. Ils passent ainsi des marchés avec Simon Arzt qui tient le magasin le plus important de Port Said et avec la librairie Spiros & Grivas à Alexandrie. Bien entendu les clichés tunisiens sont toujours exploités et commercialisés en cartes héliogravées ou en couleur dans tout le bassin méditerranéen (types tunisiens situés en Egypte, de même que scènes de désert ). 
Landrock doit aussi s'adapter au marché local qui obéit exclusivement aux exigences de la clientèle anglo-saxonne : L&L abandonne donc la phototypie et se reconvertit aux bromide real photos qui inondent le marché égyptien depuis le début du XXème siècle. La coloration de ces cartes photographiques, sauf exception, n'est hélas guère convaincante. 
Les cartes en couleurs sur Alexandrie, Port Said et la Palestine tentent d'imiter en vain le procédé de la période tunisienne mais une nouvelle série luxueuse sur Le Caire et les Pyramide est éditée : 
celle que nous présentons ici et qui utilise un nouveau procédé d'impression polychrome.

 Cependant, l'Egypte n'est pas la Tunisie. Le marché est davantage soumis aux conditions climatiques dont dépend le succès ou l'échec des saisons touristiques qui ne durent que de novembre à mai. 
De plus, la concurrence est beaucoup plus sévère avec des sociétés déjà solidement implantées comme le Cairo Postcard Trust qui depuis le début du siècle continue à exploiter le fonds photographique des années 1880-1895, le Commercial Bureau Port Said qui copie tantôt la production du CPT tantôt celle de L&L, les éditeurs anglais Beagles et Tuck & sons qui diffusent des cartes au bromure ou des cartes coloriées. La première saison s'avérant très décevante, L&L sont obligés de contracter un emprunt qui ne sera remboursé qu'en 1948. Ils décident alors d'ouvrir un second magasin rue Kamel, entre les prestigieux hôtels Shepheards et Continental qui sont alors gérés par des Suisses. Cette fois c'est un magasin de détail où l'on peut acheter tous les produits de la firme directement, celle-ci ayant vu ses statuts enfin acceptés en 1926. Un nouveau logo est adopté avec un grand C qui entoure le traditionnel LLT. Landrock multiplie les séries sur les ruines antiques et les quartiers modernes du Caire et d'Alexandrie : même les jardins zoologiques du Caire font partie du catalogue! A la trilogie tunisienne de la femme, du désert et de l'oasis, s'est substitué un binôme ruines et rues plus impersonnel; au fantasme orientaliste a succédé un travail d'inventaire où les intérieurs de mosquée et les colonnades antiques voisinent avec le boulevard de la Gare de Ramleh à Alexandrie et les quais de Port-Saïd.

En Egypte, sous la pression commerciale de Landrock, la modernité s'impose à Lehnert et semble tarir peu à peu son inspiration. Les magnifiques photos de l'oasis d'El Marg sont antérieures à 1914 et Lehnert ne s'aventure pas dans le Sinai. Landrock réédite donc les vues du Sahara avec des légendes adaptées au marché égyptien. Finies également les licencieuses Etudes académiques orientales. 
Est-ce les conséquences du mariage de Lehnert ou plus simplement le marché égyptien qui ne s'y prête pas, en ces temps où, l'indépendance retrouvée au moins en apparence, il serait mal venu de poursuivre une production largement destinée aux troupes anglaises ? Landrock contourne encore l'obstacle et revend ses nus tunisiens aux troupes françaises qui stationnent alors en Syrie et au Liban.
Des cartes plus tardives (séries 100 et 600) reprennent cependant les nus les plus célèbres de Lehnert.

Cependant, il y a toujours dans l'œuvre de Lehnert de cette période son application habituelle dans la composition et l'utilisation de la lumière, cette capacité unique à savoir capter un sourire 
et parfois même des réussites incontestables comme les vues des vieux quartiers du Caire et de Jérusalem, des couchers du soleil sur le Nil et des scènes égyptiennes pastorales quasi bibliques, magnifiées par le support du tirage au bromure. Le meilleur de cette période est encore diffusée dans la prestigieuse collection berlinoise Orbis Terrarum (volumes consacrés à l'Egypte et la Palestine qui prolongent le NordAfrica de 1924 consacré à l'Afrique du nord). C'est en grande partie ces photographies qui ne concernent que Le Caire, les Pyramides et une série assez limitée de Types et Portraits qui font l'objet de la série de cartes que nous avons choisie.

 
Peu à peu le fossé se creuse entre Lehnert et Landrock. Les deux familles ne fréquentent pas les mêmes cercles, les Lehnert sont francophiles et les Landrock germanophiles. Peut-être Lehnert se lasse-t-il surtout de son travail d'inventaire et des exigences commerciales de Landrock et se laisse gagner peu à peu par la nostalgie de la Tunisie, bien loin de cette civilisation de l'hybride qui se bâtit peu à peu en Egypte : certaines femmes du Caire ne s'habillent-elles pas désormais en garçonnes, avec tailleurs et foulards Chanel ! Depuis 1926, alors que Landrock ne quitte pas l'Egypte, Lehnert rentre en Alsace tous les étés pour y retrouver sa fille. En 1929, il obtient la nationalité française et décide de rentrer à Tunis mais Landrock lui signifie sans doute que le travail n'est pas terminé : tout le trésor de Toutankhamon reste notamment à photographier ! La rupture est consommée le 7 juin 1930 quand les deux associés se séparent et que Lehnert vend à Landrock ses droits sur les photographies pour toute vente au détail. Lehnert accepte ainsi les conditions de Landrock pour partir et le vit cruellement comme la dépossession de son oeuvre. De son côté, Landrock devra chercher un autre photographe pour le trésor et une campagne au Soudan. Il crée une nouvelle société : Lehnert&Landrock, Landrock Successeur, tandis que Lehnert s'en va retrouver le charme et la douceur de Sidi Bou Saïd pour se reconstruire. 
Rudolf Lehnert n'aurait sans doute pas contredit cette formule d'un orientaliste fidèle à l'Afrique du Nord selon laquelle l'Egypte, décidément, n'était faite que pour les touristes ou les savants… 
Nous y ajoutons volontiers les hommes d'affaires...

 


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© copyright Michel Mégnin avril - juin 2008



 

 

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